Nouvelle #14 : Diseuse de triste aventure

Une nouvelle autour du tarot et de la divination.

On y suivra une tranche de vie de Madame Frida, voyante de premier ordre, qui reçoit la visite d’une chef d’état.

Pour changer un peu, j’ai songé un moment à inverser les genres habituels sur ce genre d’histoire, en mettant en jeu un voyant visité par une présidente. Après tout, la puissance est si souvent présentée comme masculine, tandis que la féminité détiendrait le mystère, l’accès aux autres mondes, etc. La toute première version du texte suivait ce schéma. En le relisant, il m’avait paru intéressant de procéder à une inversion. Mais au final ça donnait une nouvelle de plus où le prénom « il » se promenait de partout. Je ne compte pas devenir un ayatollah de la rupture systématique avec les codes, mais enfin pour ma propre santé mentale et pour conserver une certaine ouverture d’esprit, j’aime bien alterner entre protagonistes masculins et féminins. C’est la magie de l’écriture, que de pouvoir travailler notre empathie en incarnant toute sortes de rôles, alors je ne m’en prive pas. Au final, l’histoire est vécue par deux personnages féminins, ce qui passe tout aussi bien.


Je ne suis pas totalement naïf. Je vois bien, à travers les commentaires sur certaines vidéos Youtube par exemple, à quel point ce type de positionnement déchaîne les passions. Obligation morale pour les uns, manque de virilité et asservissement pour les autres, cela ne laisse pas grand monde indifférent. Qu’en dire ? Si je regarde tout ce qui a été écrit durant l’essentiel de l’histoire de la littérature, il me parait évident que l’homme y a tenu une place démesurée. Je n’ai pas l’impression de baisser mon pantalon et de faire des courbettes à qui que ce soit en tâchant de rétablir un certain équilibre.


Et que ceux qui sont prompts à traiter autrui de SJW (Social Justice Warrior, un terme fortement péjoratif désignant ceux qui militent publiquement pour l’égalité sociale) les gens qui adoptent ce genre de procédé, je n’ai qu’une question à leur poser :
Si SJW est une insulte… Ma foi… Pensez-vous que la société est juste ?
Si votre réponse est oui, vous êtes d’une candeur effrayante et dangereuse, ou bien riche. Si votre réponse est non, tâchez alors d’admettre que vous êtes soit trop paresseux pour aider au changement, soit bien content de protéger vos privilèges. Simple question d’honnêteté intellectuelle.

Allez, c’est parti. Entrons dans la tête de Madame Frida. Environ 1600 mots pour 10.000 signes, donc 5 à 6 minutes de lecture je suppose. A bientôt et bonjour chez vous !


Un brin fébrile, Frida mélangea à nouveau ses cartes. Elle venait de le faire quatre fois durant le dernier quart d’heure, certes, mais elle tenait là son anti-stress de prédilection.

Enfin ! Elle allait enfin tirer les cartes pour la première citoyenne du pays. Oui, la présidente de la République française ! Frida n’était pas la première voyante à rentrer dans les petits papiers des puissants, mais cette fois, au moins, c’était elle. Elle qui en tirerait la gloire, les honneurs… et les revenus.

Et puis… ses dires auraient bientôt à voir avec le destin du pays, rien de moins. Ses prédictions allaient influencer la politique d’une nation comptant encore parmi les plus puissantes du monde. Frida mélangea ses cartes à nouveau.

On sonna. La voyante ne put réprimer un sursaut, prit une grande inspiration, posa ses cartes, largement mélangées, puis se leva pour ouvrir sa lourde porte. Le léger grincement qui se fit entendre durant l’ouverture ne devait rien au hasard. Frida avait favorisé, amplifié et optimisé le phénomène par tous les moyens imaginables depuis des années. Le résultat présentait à son goût toutes les caractéristiques d’une porte offrant la sensation de pénétrer dans un appartement ancien et riche en héritage mystique de grande valeur.

Le garde du corps qui venait de sonner à la porte salua la voyante et entra dans l’appartement, balayant la décoration d’un regard oscillant étrangement entre l’amusement, le mépris et l’ennui le plus total. Ce gars-là ne devait pas être le rigolo de la bande. Il prononça quelques mots sur son talkie-walkie puis annonça que la présidente était en train de monter à l’étage.

En effet, moins d’une minute plus tard, le reste de l’escorte, mélange savant de gros bras et de têtes d’ampoules, entra dans l’appartement, en compagnie de la chef d’État. Enfin. Enfin !

Tout se passa très vite, l’équipe chercha à aménager le cabinet de consultation, afin de faciliter toute évacuation d’urgence, mais Frida en parut perturbée et la présidente expliqua que tout pouvait rester en place. Elle congédia ses collaborateurs. Elles étaient enfin seules.

Frida avait obtenu depuis plusieurs années des consultations de plus en plus prestigieuses, mais jamais encore n’avait-elle offert ses précieux services à une personne d’un tel rang. Elle mélangea ses cartes… et expliqua en quelques mots sa vision du monde visible et de l’invisible. Ces quelques mots, appris par cœur, lui servaient toujours à prendre la parole facilement pour diminuer son stress tout en brisant la glace. Mais sa cliente paraissait pressée. Évidemment. La mystique ne perdit pas plus de temps :

« Sur quoi désirez-vous interroger l’invisible, madame la Présidente ?

Sur la Russie. Devons-nous lui déclarer la guerre ? »

Stupéfaite, Frida recula brusquement la tête en écarquillant ses yeux. Attitude peu professionnelle, mais son interlocutrice n’eut pas l’air de s’en émouvoir. Elle devait bien s’attendre à son petit effet.

« Madame la Présidente… Comment… C’est impensable. La France ? Vous parlez de la France ? Contre…

Je ne vous demande pas une analyse géopolitique de la situation par madame Elisabeth Fermin, je vous demande un acte de voyance par Madame Frida. Êtes-vous capable de me fournir ce service ?

Oui ! Oui, bien sûr, madame la Présidente. Excusez-moi. »

La voyante s’exécuta, et tira les cartes.

Ce qui en sortit la laissa bouche bée. Elle fut prise d’un frisson en posant la dernière d’entre les longues lames, tant la vision qui s’offrait à elle présentait une cohérence terrible. D’ordinaire, elle commentait rapidement chaque carte au moment de les tirer, puis revenait sur une interprétation globale en discutant avec son client. Mais là…

Elle resta quelques secondes silencieuse, le regard plongé dans son outil de divination. La présidente la rappela au visible :

« Alors ?

Je… C’est… Très clair. Nous avons des alliés, à ce que je vois. »

Elle restait tête baissée sur son tirage, mais elle prononça la fin de cette phrase en levant les yeux vers sa cliente afin de lire les réactions de son visage.

« Oui, bien sûr que nous avons des alliés. Mais ils n’ont pas tous les mêmes doctrines militaires que nous. Que va-t-il se passer si nous passons à l’acte en premier ? Est-ce la meilleure façon de traverser les prochaines années ? »

Plus tremblante que jamais, Frida sentit un goutte de transpiration couler le long de sa colonne vertébrale. Elle prit une petite inspiration de ses poumons compressés par la peur, puis prononça des choses qu’elle n’aurait jamais imaginé avoir à dire :

« Eh bien… Oui. Ce que je vois, c’est que vous devez… nous devons… le faire. Ce sera terrible. Les conséquences en seront terrifiantes, profondes, traumatisantes. Mais toute autre solution donnerait des résultats encore plus dramatiques.

Êtes-vous certaine de ce que vous lisez ?

Madame la Présidente, comment pourrais-je…

Disposez-vous d’un autre outil ? Pouvons-nous effectuer une vérification ?

– Oui ! Oui, bien sûr. Attendez une seconde. »

Elle rangea ses cartes en s’efforçant de dissimuler ses tremblements, puis installa sur la table sa boule de cristal. Outil vintage pour sûr, mais encore jamais égalé lorsqu’il s’agissait d’obtenir des visions.

« Parlez-moi de ce qui vous préoccupe, des choix à prendre, tandis que je plonge mon regard dans la boule, et elle me montrera… ce que l’invisible veut bien nous laisser voir.

Plongez votre regard dedans, mais je ne peux vous dire grand-chose. L’OTAN prépare une opération qui, comme vous le disiez, tient de l’impensable. Et pourtant son lancement est plus que jamais d’actualité. La France pourrait y tenir un rôle prépondérant, dont je ne peux détailler ici les contours. Je dois simplement savoir si nous avons intérêt à devancer nos alliés dans la déclaration de guerre.

Je vois… Je vois… »

Et en effet, elle voyait ! Combien d’horreurs, combien de larmes, de gémissements. De quoi lui glacer le sang. Néanmoins, encore une fois, si ce qu’elle se voyait offrir comme tableau détenait tous les atours de la tragédie, elle sentait au plus profond d’elle-même qu’il s’agissait là d’un moindre mal, d’une vallée sombre à traverser pour que le pays, le monde peut-être, soit sauvé d’un malheur plus terrible encore.

Encore une fois, une phrase difficile à prononcer. Le poids d’une nation, d’un monde, lui semblait reposer sur ses épaules fatiguées. Elle prit son courage à deux mains et interpréta :

« Du malheur. Beaucoup de malheur nous attend. Je vois les ravages de la guerre, du manque, d’une pollution… ou peut-être d’une maladie… d’un nouveau genre. Des souffrances inédites et dramatiques. Mais pas d’autre issue plus favorable. Cette route sombre nous est conseillée par l’invisible.

Merci. Vous serez payée rapidement. »

La présidente se leva, salua la voyante et sortit. En moins d’une minute, elle et toute son équipe avaient quitté les lieux, et l’appartement retrouva son calme. Un calme d’ordinaire apaisant, désormais pesant. Frida alluma sa radio en espérant y trouver une quelconque information sur les enjeux politiques du moment, mais rien n’évoquait de près ou de loin une pareille tragédie.

Le paiement arriva par virement le lendemain. Une belle somme, un peu plus élevée que ce qu’elle avait demandé. Un jour plus tard, une lettre de remerciement lui parvint de l’Élysée. Très simple, ne mentionnant bien sûr aucun élément concret de la conversation. Juste un courrier semi-personnalisé sur du papier luxueux.

Les jours passèrent, et la tension de Frida n’allait qu’en augmentant. Elle décommanda plusieurs rendez-vous, tant elle avait parfois des difficultés à se concentrer. Toute consultation lui paraissait futile après celle qui avait, enfin, touché au destin de la France.

Puis, un soir, une annonce à la radio retint son attention. Et pour cause. On venait d’annoncer l’hospitalisation de la présidente, victime d’une affection foudroyante. Plus tendue que jamais, Frida ne put travailler durant une semaine entière. Et la nouvelle tomba, la présidente avait succombé à sa maladie. Certaines sources parlaient d’un cancer dissimulé depuis des années, mais aucun élément officiel ni aucune enquête privée sérieuse n’offraient d’éléments permettant d’accréditer cette thèse. Cela ne changeait rien au fait. Elle avait quitté ce monde. Frida resta plusieurs heures sur son fauteuil le plus confortable, à fixer le mur en tâchant d’expulser toutes les pensées contradictoires qui assaillaient son esprit. Elle voulut se tirer les cartes, mais ne put se concentrer suffisamment pour cela.

La voyante finit tout de même par trouver le sommeil, et à nouveau les jours passèrent. Le président du Sénat assuma les fonctions de chef de l’État en attendant que des élections exceptionnelles puissent être mises en place.

Ces élections n’eurent jamais lieu.

Dix jours après le décès de la présidente, les USA lancèrent une attaque surprise contre la Russie et la Chine, déversant une pluie de missiles nucléaires intercontinentaux que rien ne pouvait arrêter totalement. Malheureusement, l’aspect brutal de l’attaque et la vitesse des missiles ne suffirent pas à empêcher une contre-attaque qui avait certainement été préparée et répétée de nombreuses fois de l’autre côté des océans. Les boucliers anti-missiles soigneusement établis par les USA chez leurs alliés purent stopper une partie de la menace mais ne fonctionnèrent pas aussi bien que prévu, victimes peut-être d’un sabotage informatique, ou simplement submergés par des missiles trop nombreux et trop perfectionnés. Tous les pays de l’OTAN furent touchés quelques minutes après la vitrification des métropoles orientales.

L’appartement de Frida, située en banlieue ouest de la capitale, fut impacté par les bombes mais pas assez pour la libérer de ce monde épuisé et de la folie qui la rongeait peu à peu. Elle survécut, irradiée, malade. Après quelques semaines de survie délicate où l’entraide entre voisins s’avéra précieuse et réconfortante, elle fut forcée de fournir l’essentiel de ses possessions au nouveau maître de la région. Originaire de Caen, ce Seigneur de Guerre d’un genre ancien, qu’on avait oublié et imaginé appartenir au passé, se faisait appeler Alexis le Sanguinaire. Après avoir unifié quelques bandes de pillards avides, il s’était donné pour objectif la conquête et l’exploitation du Grand Ouest de feu Paris.