Biobio : Le kiwi et la méthode scientifique

Oui, avant d’écrire la bio des autres (bientôt, bientôt) j’écris la mienne. C’est logique, il faut dégraisser le moteur. Je pourrai poster quelques chapitres ici de temps en temps, mais l’œuvre monumentale finale ne sortira pas avant fort longtemps. D’ailleurs, les numéros de chapitre correspondent à un plan qui sera sujet à de nombreuses modifications dans les années à venir, c’est certain.

Aujourd’hui, ça parle de planisphères, d’univers parallèles et des débuts d’internet.

Chapitre 14 : le kiwi et la méthode scientifique.

Où l’on apprend que les All Blacks et Nelson Mandela sont liés d’une manière plus profonde que la seule couleur noire.

Si, après ma mort, je me retrouve aspiré vers je ne sais quelle réunion de barbus auréolés, d’hommes verts ou d’ingénieurs en IA, ma première question sera sans doute : « Bon, sans déconner, c’était quoi le truc avec la Nouvelle-Zélande ? »

Petit, j’étais fan de cartes. Je rêvais comme nombre d’autres mioches d’être archéologue ou explorateur. Herboriste ou chimiste, aussi. L’aspect mélange, formules, plantes mystérieuses, un régal. Flic, jamais, ça ne me tentait pas non. Gros succès en maternelle pour cette profession pourtant. Pas pour moi, pour autant que je me rappelle. Ceci dit, c’est une profession interdite chez les témoins de Jéhovah, peut-être avais-je été briefé sur ce point.

Quoi qu’il en soit, je vibrais de ces découvertes à portée de livres et d’expérimentations faciles : j’aimais les hiéroglyphes, l’association du vinaigre au bicarbonate de soude, le démontage de voitures télécommandées, la série de bouquin « La vie privée des animaux » (le kiwi, quel piaf ridicule) et les cartes du monde. J’avais notamment un grand sous-main-planisphère que je scrutais régulièrement. Comme un certain nombre d’autres mioches aussi, je m’extasiais sur le nom d’Oulan Bator. C’est quand même assez classe comme nom de capitale. Je demande aux cyniques de ne pas me montrer de photos de l’endroit, probablement inondé de cages à poules communistes hideuses. Pour moi, Oulan Bator c’était la classe, l’exotisme et l’espoir de briller un jour au Trivial Pursuit grâce à cette facétie de l’histoire, voilà tout.

Sans me douter alors des déformations grotesques qu’engendre la projection du globe sur un plan rectangulaire, je passais mon doigt sur tous ces petits pays, sur cette Allemagne étrangement coupée en deux, sur ce Groenland qui semblait si hospitalier vu de haut. Je lorgnais sur cet Antarctique, ignorant à l’époque qu’il abritait, et habite certainement toujours, une base nazie dans laquelle Hitler a vécu une retraite fraîche mais heureuse, tandis que ses serviteurs s’apprêtent à répandre leur fureur vengeresse à l’aide de soucoupes volantes. De cloches volantes, pour être tout à fait exact.

Je voyageais pour pas un rond, et c’était très bien comme ça. Je ne vais pas vous refaire tous mes pèlerinages en vue satellite. Toujours est-il que pour moi, enfant, puis adolescent, la Nouvelle-Zélande a toujours été au nord-est de l’Australie.

Je ne sais pas si je m’adresse à travers ces lignes à un lectorat versé en géographie. Néanmoins je vous en prie, cher lecteur : si vous savez comment me contacter, n’hésitez à le faire pour m’indiquer où se trouve, pour vous, en votre intime conviction et ce depuis votre tendre enfance, la Nouvelle-Zélande. Je vous en serai fort reconnaissant. Pour moi, pendant fort longtemps, elle se trouvait au nord-est de l’Australie. Je ne sais pas quoi vous dire de plus, c’est comme ça. Bon, évidemment, vous commencez à me connaître et vous vous doutez bien qu’en réalité je sais très bien quoi vous dire de plus.

En effet, tout ceci pourrait sembler fort anodin et simplement amusant. Oh, amusant, ça l’est, bien sûr. Mais l’humanité recèle bien des surprises.

Je fais partie d’une génération qui n’a pas grandi avec internet. Pour les « millenials » et autres jeunes trous du cul qui ont toujours connu ce réseau, l’effet dont je vais parler n’a peut-être aucun sens, mais pour moi et pour probablement beaucoup d’autres gens de ma génération il fut bien réel.

Je m’explique.

Lors de notre découverte de la toile mondiale, nous autres vieux cons avons commencé à piocher toutes les informations possibles concernant nos violons d’Ingres et autres intérêts plus ou moins marqués. Nous avons créé notre première adresse mail, visité des sites étrangers en passant par Altavista ou Yahoo, « surfé » en profitant de la sérendipité si étrange et intrigante à cette époque… et puis nous nous sommes emmerdés. Non, vraiment, j’ai déjà entendu d’autres le dire à cette époque : passé un certain émerveillement, si l’on était pas directement impliqué dans la fondation du web ou autre truc super nerd, et bien on finissait par tourner un peu en rond. Il faut vous dire qu’à cette époque, il n’y avait pas de Youtube, pas de Twitter, même pas de blog en fait !! Si ce n’est de vagues embryons comme « The Best Page in the Universe » de l’insolent Maddox ou le fort pérenne site du français Guillermito, avec sa collection d’hologrammes et ses déboires légaux vis-à-vis de bien vilains éditeurs d’anti-virus. Bon, il y avait des curiosités, quoi, mais le fait était là : on finissait par s’ennuyer.

Oh, ça ne durait pas bien longtemps en général, c’était un changement de braquet si vous voulez. C’était à ce moment-là que les chemins se séparaient : certains laissaient plus ou moins tomber le net et n’y revenaient qu’occasionnellement à des fins très utilitaires, d’autres découvraient IRC ou Caramail et y engloutissaient leur âme, d’autres encore se découvraient de nouveaux hobbies, online cette fois-ci, et commençaient une vie secondaire virtuelle en tant que collectionneur de « warez », modérateur de forum ou webmaster de sites dégueulasses rempli de gifs animés gerbants. Ces derniers hobbyistes ont d’ailleurs inventé l’épilepsie. Je vous en retrouverais bien la preuve mais je passe car ce n’est pas le propos d’aujourd’hui.

Même si j’ai déjà entendu d’autres personnes évoquer cette phase de flottement, cet emmerdement post-découverte, je crois qu’aucun papier n’a été pondu sur le sujet, donc je me permets de décréter que ce chapitre en est la première étude. Je nommerai ce phénomène « phase de Wahlherstellerlangeweile » puisque l’allemand est très pratique pour désigner en un seul mot « l’ennui fabricant de choix » et puis c’est tout. Il est possible que ma construction allemande soit un poil défectueuse, si c’est le cas je m’en excuse mais j’aimerais qu’on conserve cette orthographe qui me paraît tout à fait pratique. Je me soucie du pragmatisme avant de me préoccuper d’exactitude.

Ce petit historique de l’internet vu par les vieux débris est destiné à illustrer un autre effet de ce réseau des réseaux. Je ne parle pas de la Règle 34, mais il y a un léger rapport avec celle-ci. Pour les retardataires qui ne connaîtraient pas cette Règle, sachez qu’elle est issue des « Règles d’internet » qui n’ont pas grand-chose à voir avec la Netiquette. Ces deux vénérables codes de lois sont oubliés du grand public aujourd’hui, mais ils renferment tous deux des trésors de sagesse. N’hésitez donc pas à vous en abreuver. Et dans le cas de la Netiquette, ce serait vraiment sympa de vous en inspirer d’une manière systématique, putain de merde.

Or donc, je ne parle pas de la Règle 34. Je parle ici d’un autre effet qui ne semble pas non plus nommé. Bien que pour le coup j’ai eu un léger doute, tant il me semble intrinsèquement lié au cœur d’internet, à ce qui en fait sa substance, ce qui en fait un gigantesque cerveau dont nous sommes des neurones simplets mais utiles. Je parle du fait que sur internet, on trouvera toujours quelqu’un pour avoir la même opinion que nous sur un sujet précis. En tout cas, quand je cherche dans Google la phrase « on the internet, you will find someone thinking like you » rien ne sort, donc je me sens assez légitime pour décréter que ce phénomène aura dorénavant pour nom « effet Unbekanntinterneteinwohnerdoppelidee » qui signifie en gros « idée jumelle d’un habitant d’internet inconnu » et puis c’est tout. Bon, pour le coup, je ne suis vraiment pas certain de la non-innocuité de ce mot pour un allemand de souche, mais vu qu’à l’heure où j’écris ces lignes il n’existe pas de site www.adesouche.com on me permettra de laisser couler. Et, oui, j’ai vérifié. Nous sommes en pleine méthode scientifique, merci de rester concentrés.

Et bien figurez-vous que quelques années après ma phase de Wahlherstellerlangeweile, je fus pris de cette première intuition concernant un éventuel effet Unbekanntinterneteinwohnerdoppelidee. Je ne veux pas tellement me lancer des fleurs, mais je suis bien obligé de voir ici une toute petite trace de génie, à une époque où personne n’aurait songé faire ce genre de recherche : en effet, tenez-vous bien, je me suis mis en tête de chercher sur internet si une autre personne que moi avait connu la Nouvelle-Zélande en un autre point du globe.

Et là…


Ma stupeur fut totale.

Ne me rendant alors même pas compte que je venais, par la requête la plus improbable, de prouver définitivement par a+b l’existence de l’effet Unbekanntinterneteinwohnerdoppelidee, je me suis surtout attaché, la lèvre tremblante et la tempe humide, à lire le témoignage de cet internaute inconnu décrivant exactement le même phénomène : il avait grandi avec une autre Nouvelle-Zélande. Il s’agissait d’un message posté sur un forum, et si bien sûr certains intervenants se moquaient de ce lanceur d’alerte, d’autres lui indiquaient qu’il avait peut-être grandi dans une autre dimension qui aurait fusionné avec la leur. Bien sûr, les esprits les plus taquins se gausseront en apprenant qu’il s’agissait du forum www.abovetopsecret.com qui, on peut le dire, préfère le conspirationnisme au vérifionnisme et abrite principalement des anarchistes de droite américains disposant chacun d’un an ou deux de nourriture lyophilisée dans leur cave. Oh, oui, riez ! Riez ! Mais il y avait, au milieu de cette cour des miracles virtuelle, cet internaute inconnu, osant affirmer au monde ce qui le rongeait depuis toujours. Et vous savez quoi ? Parmi les réponses, d’autres internautes affirmaient avoir le même passé. Ah, là ça vous en bouche un coin.

Et puis ?

Je ne m’étais point attardé sur le sujet. J’avais planté au fond de moi la graine du Unbekanntinterneteinwohnerdoppelidee, à partir de là je ne serais plus jamais seul. Mais c’était tout, je ne suis pas allé plus loin. La trilogie du Seigneur des Anneaux n’avait pas encore été tournée, alors la Nouvelle-Zélande… tout le monde s’en branlait quand même pas mal, même moi malgré le passé trouble que l’archipel et moi entretenions depuis ma plus frêle enfance. Ah, merde, c’est quand même pas l’Atlantide (dont je fus général, mais nous en reparlerons), quoi !

J’avais donc laissé ça de côté.

Jusqu’à aujourd’hui, le jour où j’écris ces lignes. Ce jour, où, des années plus tard, je suis reparti en quête de mes frères et sœurs dimensionnels. Et ce que j’ai trouvé m’a une nouvelle fois étonné. Je m’aperçois qu’il n’y a pas deux emplacements possibles de la Nouvelle-Zélande, mais au moins trois, certains l’ayant connue à l’ouest de l’Australie. J’apprends encore que ce type de souvenir n’est pas si rare, et qu’il concerne bien souvent la Nouvelle-Zélande ou la Corée. J’apprends, enfin, et ce avec joie, que ce phénomène a un nom, « l’effet Mandela ».

Oui, oui !

C’est Fiona Broome, une visionnaire, une éclairée, qui a osé posé en 2010 cette première pierre à ce qui sera reconnu un jour comme une cathédrale de notre multivers. Elle se rendit compte que de nombreuses personnes se rappelaient comme elle d’avoir vu Nelson Mandela mourir en 1980, durant son emprisonnement, et non en 2013. Elle a donné le nom du bonhomme à cet effet surprenant. Elle m’aurait demandé conseil, j’aurais bien pu lui suggérer un nom plus classe et surtout plus pratique, mais bon tant pis. Effet Mandela, ça claque quand même pas mal.

Sachez, cher lecteur, que si pour vous Nelson Mandela est mort en 1980, vous venez d’une autre dimension.