Nouvelle #10 : Génie incompris

Une nouvelle plus longue que les autres, relatant les aventures d’une petite fille qui rencontre un génie ! Eh oui, ça ne rigole plus, on passe à du gros budget.

Longueur : 2240 mots pour environ 13000 caractères (ce qui doit donner sept ou huit minutes de lecture).

C’est par là :

 

Le grenier s’avérait bien plus bordélique que prévu, mais ça n’était pas pour déplaire à Julie qui se voyait comme une archéologue familiale. Une aventurière de la poussière sur le point de découvrir des trésors insoupçonnés.

En fouillant des placards peu usités du premier étage, elle avait déjà découvert un album contenant toute une collection de vieux timbres dont la seule contemplation permettait de voyager dans le temps et l’espace ! Ces timbres sud-américains arborant des locomotives monochromes avaient particulièrement attisé sa curiosité, et c’est à partir de cette trouvaille que la peur du grenier a commencé à s’émousser lentement. Le goût de l’exploration avaient rongé sans faillir, jour après jour, ses craintes enfantines. Et voilà, elle y était enfin. Dans ce grenier poussiéreux, visité moins d’une fois par an par son père venant parfois y chercher quelque outil spécifique.

Elle était déjà venue avec son père, en une occasion unique. Il s’agissait de venir chercher une vieille photo de grand-mère. Mais papa ne voulait pas que Julie monte au grenier toute seule, il n’avait guère confiance en ce vieil escalier vermoulu, pas plus qu’en ce plancher grinçant. Julie avait donc préparé un réveil en pleine nuit pour pouvoir monter sans se faire gronder. Jusqu’à présent, ses pas de velours avaient limité le bruit de son expédition, mais il lui fallait rester précautionneuse ! Un chiffon en main, elle tâchait d’atténuer tout son métallique qui pourrait compromettre sa discrétion. Une lampe frontale, qu’elle n’avait allumé qu’une fois en haut, lui permettait de se débrouiller sans avoir à allumer l’ampoule principale.

Quelques étagères de bibliothèque contenaient de vieux livres de droit et de médecine. De très, très vieux livres ! Certains se voyaient rongés par le temps, tenant à peine en un seul morceau. Julie trouvait parfois de petites feuilles glissées entre les pages, remplies de notes manuscrites qu’elle n’arrivait pas bien à lire. Les gens écrivaient bizarrement, avant ! Mais c’était joli.

Elle ménageait son plaisir. Julie ressentait bien sûr encore un peu de cette peur qui ne pouvait être qu’accentuée par l’obscurité et le silence de la nuit. Seulement, l’envie d’ouvrir ces malles, ces valises, ces coffres qui traînaient au fond de la pièce, près de la lucarne, lui offrait une dose de courage fébrile mais suffisante.

C’était presque par politesse, pour échauffement, qu’elle s’était d’abord dirigée vers les livres. Une belle découverte, mais elle s’en détourna bien vite pour s’approcher des mystérieuses boîtes.

Julie ouvrit une valise noir. Des vêtements. Vieux, puants. Rien de bien intéressant. Elle enchaîna sur un petit coffre qui contenait de petits jouets en métal : coureurs cyclistes, soldats, camions de pompier… Un peu mieux, déjà, mais toujours rien de véritablement transcendant. Une nouvelle valise dévoila un ensemble de tissus brodés de belle facture mais de bien peu de valeur pour ce genre de chasse aux trésors. Un peu dépitée, Julie ouvrit une malle de plus en se disant qu’elle retournerait se coucher si c’était pour y trouver encore du linge… Et là, merveille. Après une seconde de frustration à la vue d’un nouveau drap blanc, elle constata qu’une forme transparaissait dessous. Soulevant le tissu, elle fut pris d’un réflexe de recul : un masque hideux la contemplait.

Passant l’ensemble de la pièce sous l’éclairage de sa lampe frontale, Julie chercha à se rassurer. Très bien, aucun monstre ou autre étrangeté n’était en train de s’approcher d’elle. Elle plongea à nouveau son regard et sa lumière vers le masque.

Il s’agissait d’un masque en bois peint. Quelque part, cela lui rappelait le masque africain accroché dans le salon. Oui, il y avait un peu de ça, mais il y avait aussi, surtout peut-être, autre chose. Un regard différent, et des cornes horribles. Julie posa son torchon sur l’un des bords de la malle, au cas où elle se refermerait, puis se saisit de l’objet découvert.

Un frisson lui parcourut les épaules alors qu’elle prenait le masque en main. Puis une moue de dégoût se dessina sur son visage : sans savoir l’expliquer, sans jamais avoir connu pareille sensation, Julie se voyait presque tenir un cadavre en tenant ces objet du bout des doigts. La mort lui sembla plus familière, sans lui paraître plus douce ou agréable.

Elle reposa d’un geste hâtif le masque à sa place, lui rendit sa couverture aux allures de linceul, reprit son torchon et ferma la malle.

Julie se retourna pour rejoindre l’escalier et…

Oh…

Figée de terreur, la jeune fille fixait la forme en tremblant. La lampe frontale éclairait un immense corps monstrueux, rappelant les démons des gravures anciennes. L’être prenait toute la place qu’il lui était donné d’envahir dans ce grenier. Ses cornes en touchaient presque le plafond, tandis que de larges ailes fines frôlaient les murs. La bête, malgré sa taille immense, paraissait chétive, tant ses muscles se montraient fins et saillants. C’était presque comme si une araignée brune s’était entichée de la forme humanoïde, s’étirant jusqu’à en singer les caractéristiques principales.

La tête rappelait le masque, en plus écœurant car parcourue de veines et de tâches mouvantes. La gueule difforme qu’elle arborait s’ouvrit en un claquement avant de laisser un murmure s’en échapper sans la moindre mouvement de lèvres :

« Parle, mortelle, et j’obéirai. »

Julie, plus figée que jamais, arrivait presque à réprimer ses tremblements.

« Parle, mortelle, et ton vœu sera exaucé. »

Ce second murmure resta sans réponse.

« Mortelle, vraiment, décide-toi. Je ne suis pas à une minute près, loin de là, mais tout de même il me serait agréable de ne pas répéter chaque phrase six cent fois…

Mais…

– Oui ?

Vous… Vous êtes…

Je suis Maalcharelzeb II, fils de Maalcharelzeb, de Lilatricoli et d’Adrubanerpaal.

Vous… êtes méchant ! »

Le visage du démon se tordit jusqu’à former une grimace dont on ne pouvait véritablement deviner si elle exprimait la colère, la tristesse, ou une simple constipation.

« Nooon, mortelle, non ! Pas toi, si jeune et innocente et déjà emprunte de préjugés ? Combien d’autres avant toi ont refusé mes services et continué leur vie terne d’humains coupés du monde invisible… Ne fais pas cet erreur, vois au-delà de mon apparence, je suis là pour t’aider. Demande, et j’obéis.

Je… Non, vous allez me faire des choses horribles !

J’exaucerai ton souhait, te dis-je !

Mais je devrai payer un gros prix ! Je vais aller en enfer, ou mes amis vont mourir !

Non, et non.

Je vais perdre mes cheveux, mes dents, ou un crapaud sortira de ma bouche à chaque fois que je voudrais parler !

Ce serait drôle. Mais non. Vraiment pas.

Menteur ! Menteur !! Laisse-moi passer ! Tu es méchant, je le sais.

Mortelle… Hmm, Julie, c’est cela ? Tu devrais réfléchir à tes paroles, moi aussi j’ai un petit cœur qui bat. »

La créature fouilla dans son dos puis en ressortit cœur palpitant qu’il brandit sous le nez de la jeune fille. Cette dernière tomba à la renverse, sur ses fesses. Maal rangea l’organe avant de poursuivre.

« Certes, ce n’est pas vraiment le mien, mais il souffre quand on me dit de vilaines choses. Et moi aussi, moi aussi je souffre ! Imagine, si tu devais aller à l’école avec mon apparence… Crois-tu que ce serait facile ?

N… non…

Non, en effet, ce ne serait pas facile. Est-ce que ça t’es déjà arrivé, de voir des camarades se moquer de toi ?

Oui.

Est-ce que ça t’a plu ?

Non…

Et tu voudrais que je vive la même chose ?

Je… je sais pas.

Que désires-tu, mon enfant ? Fais un vœu et je le réaliserai.

Je voudrais… je voudrais…

Vas-y, je peux tout entendre, tout est possible, tout est honorable.

Je voudrais qu’on habite dans une très très grande maison, avec des maisons de poupées, et un grand jardin avec un poney et des singes. Le grenier il serait bien lumineux et il y aurait des cages pour accueillir des oiseaux dedans, et j’aurais des chambres pour mes amis, et pour les gens qui ont pas de maison. Et un vélo !

Je vois… Combien de singes ?

Deux. Non, trois !

QU’IL EN SOIT AINSI ! »

Le hurlement du démon effraya de nouveau Julie qui ferma les yeux en se bouchant les oreilles. Lorsqu’elle reprit connaissance de son environnement, eh bien voici qu’elle se trouvait dans un grenier, toujours, mais un grenier fort différent. Le parquet était luisant, les ouvertures nombreuses, rendant l’endroit lumineux. Une grande volière abritait des colombes tandis que d’autres cages hébergeaient canaris, perruches et autres. Le démon n’était plus là. Rien ne restait que la beauté du souhait exaucé. La jeune fille se releva pour se ruer vers une lucarne, et contempla l’immense jardin où galopaient deux poneys chevauchés par des singes habillés en cow-boys. Un troisième singe, vêtu d’un costume de clown, semblait coordonner leur numéro.

Julie courut jusqu’à l’escalier pour aller voir ses parents et… ses maisons de poupées ! La trappe n’était plus à la même place. En même temps, le grenier était bien plus grand qu’avant, elle aurait sans doute à chercher un peu. Elle fouilla les quatre coins de la pièce, puis souleva quelques cartons et couvertures qui traînaient ici et là. Pas d’accès.

Bien sûr ! Avec toutes ces nouvelles ouvertures lumineuses, il devait y avoir un escalier sur l’extérieur, donnant sur un petit balcon ou ce genre de chose. Elle s’approcha de chaque fenêtre. Aucune ne semblait vouloir s’ouvrir, toutes n’étaient constituées que d’un lourd cadre en bois fixe et d’une épaisse vitre. Aucun bruit ne filtrait du dehors. Seul le piaillement des oiseaux envahissait le grenier, et cela commençait déjà à énerver Julie, dont la patience s’amenuisait à mesure que la sensation d’avoir tout fouillé dans cet espace restreint se faisait plus forte.

Elle s’assit sur une malle et fit le point en tâchant d’ignorer les animaux. Balayant du regard l’ensemble de la pièce, elle ne vit pas d’autre piste à explorer dans sa recherche du fameux escalier, ni même d’une peu pratique échelle. Devant cette réalisation, elle se mit à pleurer.

Une fois la crise de larmes terminée, elle reprit son courage en mains, et entreprit de fouiner dans tous les recoins de l’endroit, à nouveau. Avec plus de minutie, cette fois. Elle ne laissa passer aucun centimètre. L’examen fut long, très long, et lorsqu’elle eut fait le tour du grenier pour ne trouver toujours aucune issue, elle éclata à nouveau en sanglots, cette fois pour n’arrêter que lorsque la fatigue la prit et qu’elle n’eut d’autre choix que de s’endormir.

Son sommeil fut agité, peu reposant, empli de cauchemars dont elle ne garda aucun souvenir précis lors de son réveil, mais qui la laissèrent dans un état d’esprit mélancolique dès le réveil. De toute façon, les premières secondes de cette nouvelle journée ne furent pas bien brillante. D’abord déboussolée, Julie se rappela rapidement de l’endroit où elle s’était endormie. Tout ça tenait donc du réel…

Prise d’une angoisse qui lui rongeait le ventre, la petite fille erra sur le plancher pendant près d’une heure avant de s’asseoir face à l’une des lucarnes baignée de lumière. Elle resta ainsi, sans bouger ou presque, durant une durée qu’elle n’aurait pu estimer lorsque…

« Petite… »

Julie se retourna. Le démon se tenait au milieu du grenier, toujours aussi difforme.

«  Tu habites enfin dans une très très grande maison, avec des maisons de poupées, et un grand jardin avec un poney et des singes. Le grenier est ma foi fort lumineux et il y contient moultes cages pour accueillir des oiseaux de toutes sortes. Tu as des chambres pour tes amis, d’ailleurs deux d’entre eux dorment ici en ce moment, et il y a même de la place pour les gens qui n’ont pas de maison. Oui, oui, le vieux Ben, qui traînait dans le centre-ville depuis des mois, s’est vu proposer un lit dans la cave. C’est une cave, mais c’est toujours mieux que rien. Les poneys, les singes, tu les as vus. Et le vélo, il est un peu difficile à voir du grenier parce qu’il est posé tout contre la porte d’entrée de la maison, mais il est bien là, je te le promets ! Voilà donc pour ton souhait. Et comme prévu, je ne demande rien en retour, c’est cadeau.

Mais… mais… je suis bloquée ici ! Aide-moi ! Le grenier n’a pas d’escalier, pas le moindre accès ! »

Le démon parut alors se vexer et répondit d’un air féroce :

« Oh, c’est toujours pareil avec vous les humains. Toujours brouillons, imprécis, j’ai fait ce que tu m’as demandé ! Et voilà que pour ta grande maison et tout et tout, tu n’as pas pris la tête de me filer le moindre plan, j’ai du me décarcasser tout seul. L’escalier, pourquoi aurais-je dû y penser ? Je me téléporte à loisir ! Il fallait y penser.

Rajoute-le ! »

Les lèvres tremblantes, la larme à l’oeil, Maalcharelzeb II dut avaler sa salive deux fois avant de pouvoir continuer :

« Le rajouter… Le… rajouter… Ah ! Voilà, quoi ! On fait la fine bouche alors que je propose un vœu et maintenant on en demande… que dis-je, on en EXIGE un deuxième ? Alors là c’est un peu fort ! NON, j’avais dit UN vœu, c’est UN vœu. INGRATE ! »

Et le démon de sangloter quelques secondes avant de disparaître dans une volute de fumée jaune.