Nouvelle n°2 de cette année Bradbury (thème : Faille).

Faille sur faille

Les calculs terminés, le vaisseau s’apprêtait à susciter la faille qui lui permettrait de voyager à grande vitesse d’un bout à l’autre de la galaxie. L’immense majorité du bâtiment étant géré par des IA, un grand silence régnait. Seuls les appartements du trio de chair, situés en plein du cœur du navire stellaire, résonnaient des quelques sonorités propres à la vie quotidienne des humains. Trois capitaines mortels, chacun disposant d’une grande suite personnelle, pouvaient si besoin se retrouver dans quelques salles communes situées à l’intersection de leurs espaces privés.

Toutefois, les opérations automatisées fonctionnaient fort bien. Il se passait donc parfois des semaines entières avant que les humains ne jugent nécessaire de se parler face à face. Leur quotidien était essentiellement fait de consommation de produits culturels et de simulations en VR permettant de vivre toutes sortes d’émotions et de sensations.

La présence de ces hommes et femmes dans ce type de vaisseau permettait d’assurer un arbitrage en cas de situation grave. Bien sûr, même dans ces cas-là, les IA prenaient souvent la décision la plus sûre, mais pour des questions de principe, et parce que quelques accidents avaient suscité l’inquiétude, on préférait garder la possibilité de trancher entre humains.

Et en ce jour, l’alarme se mit à sonner. Le passage au travers de le faille venait de provoquer une déchirure à l’intérieur même du vaisseau. La moitié d’une suite s’était volatilisée, remplacée par des gaz en provenance d’une dimension inconnue. Le vaisseau, détectant tout de suite l’avarie, envoya des drones afin de sauver l’habitante de cet appartement. Impossible de la trouver, elle avait été emportée aussi. L’IA en charge décida alors de colmater la brèche en envoyant plusieurs cartouches de mousse expansive dans la zone. Ces appartements étaient désormais inaccessibles, assez bouchés et solidifiés pour empêcher une aggravation de l’avarie.

Plus que deux capitaines sur trois ! Situation rarissime, car leurs appartements se trouvaient dans la partie la plus sécurisée du vaisseau, protégés par une enceintre ultra-blindée qui en faisaient un noyau destiné à lâcher en dernier en cas de destruction du navire.

Une nuée d’IA proposa des dizaines de solutions pour se sortir de cette situation délicate. Les deux capitaines survivants n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur quoi que ce soit.

Ils décidèrent de ne rien décider. Et les IA n’avaient pas autorité pour y changer quoi que ce soit. Le voyage continua donc, avec deux capitaines au lieu de trois, et une déchirure interne colmatée avec les moyens du bord.

Malheureusement, le blocage des décisions majeures en cette occasion suscita une pause dans les décisions des IA. Une file d’attente d’instructions restait non gérée. Cette file s’allongea, provoquant peu à peu un défaut majeur d’entretien des fonctions vitales du vaisseau. Le système supposé en informer les capitaines faisait partie de ceux qui étaient les plus touchés, car il était submergé de millions d’ordres parfois contradictoires.

Au bout de quelques semaines, l’immense bâtiment finit donc par se disloquer, laissant voguer dans l’espace les appartements des deux humains, bénéficiant des dernières ressources disponibles. Bien vite, ils finirent tout de même par périr à leur tour.

Pendant ce temps, la troisième capitaine, toujours en vie dans une dimension parallèle depuis que la faille l’avait emportée, sirotait un cocktail aux mille couleurs au sein d’un palais que lui avait construit une civilisation impressionnée par son apparition incompréhensible au sein du temple de leur dieu de la félicité.

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